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Angkor

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Pierre Grison

           RETOUR A ANGKOR

               Je reviens à Angkor, simplement comme on tente une seconde épreuve, une expression renouvelée sinon définitive ; souhaitant dire ce qui, au premier choc, visuellement perçu, intérieurement senti, apparaissait comme la forme construite, élaborée, généralement achevée d'un langage désormais inarticulable. C'est d'un cours de prononciation que nous avons besoin. Et non seulement d'apprendre à dire, à répéter, le mot pierre, le mot linteau, le mot prasat, mais aussi toutes les images graphiques du cosmos, l'alphabet rigoureux du symbolisme universel. Ils sont taillés dans la forêt, ces grands idéogrammes de l'art, comme on peint sur les murs, en Chine, la leçon quotidienne des adultes : ainsi le grand miroir d'eau du Baray où le ciel se complaît, la montagne couronnée du Bakheng, la verte géométrie de la Grande Ville, les enceintes d'Angkor Vat, emboîtées comme des jattes...

             Contact avec le sol caillouteux d'où monte une chaleur lourde. Pourtant, les rizières manquent d'eau : il en émerge, comme d'une brosse au poilrare, des tiges maigres et pâles. Au loin, les courbes adoucies d'une pagode marquent la lisière de la forêt. Siem Reap survit comme une oasis dans la mémoire. Mais voici que les belles norias pourrissent au gré de l'eau qu'elles ne vont plus répandre dans les jardins bouillonnants de verdure, que l'eau elle-même se laisse gagner par le sable et les herbes folles. Siem Reap, qui vit pour le compte d'Angkor, échappe à l'immuable, mais sa mue d'aujourd'hui n'est pas celle des saisons généreuses. On y gagne le repos, cependant, celui des horizons verts, du silence en liberté, l'oubli des intoxications urbaines. Dans leurs voiles clairs, des filles luisantes et rieuses descendent à la rivière pour un bain crépusculaire. Au son du tambourin, des hommes s'agiCe soir, avec magnificence, le soleil rend aux temples l'or qu'ils ont perdu. Angkor Vat dispose dans le ciel ses ogives souveraines, parfait accomplissement du silence et de la sérénité. Les ogives d'Occident accueillent et métamorphosent la lumière, charpentent l'espace, tiennent le ciel à bout de bras. Celles d'Angkor réfléchissent les lueurs du couchant, appartiennent à l'espace qui les invente et leur donne vie, escaladent le ciel qu'elles sont bien près d'atteindre.
      
             Le Bayon est, dit-on, l'affirmation, la calme certitude de l'omniprésence. Sans doute rap-pelle-t-il, avec une rigueur moindre, le foisonnement du grand Borobudur. Mais ses tours paraissent être, cinquante fois répétés, l'interrogation quadruple du destin, l'affolement statufié, le délire de l'oblation, le figement d'un sourire inquiet que justifient la proximité, la sévérité de la réponse attendue. Les dissymétries multiples du détail n'y ont pas une valeur rituelle. Qu'elles soient un signe de décadence, nous n'y verrons pas l'échec du formalisme mais celui, plus humain, d'un épanchement sentimental. Née de la connaissance métaphysique, la Grande Ville s'épanouit et se fane, comme succombant à la passion mystique.

           Déjà, au bord même de son époque « romane», Angkor avait connu un flamboiement précoce : Banteai Srei, extraordinaire fantaisie verbale, gratuite peut-être — ce serait son charme et son échec — complaisance excessive envers soi-même, concession merveilleuse au raffinement, sans doute à la facilité (1). Il est plus aisé de bien dire que d'exprimer beaucoup.

           Le cycle d'Angkor est bouclé. Mais c'est précisément parce qu'il est l'expression magistrale de son sol et de son peuple qu'il a le droit d'être et de témoigner pour eux. Une cloche de pagode, une fumée, un cri d'oiseau dans la forêt, un attelage millénaire, quelques bâtons d'encens frais devant un Bouddha de même époque : on fait signe à la vie. En toute quiétude, la pierre parle : on la contemple et on l'écoute. Angkor, pierre sur pierre, élabore l'univers et compte goutte à goutte le temps du souvenir et le rythme du monde.
                                                                                                               Pierre Grison
                                                                                                  
                                                                                                               Siem Reap — Angkor, 1955

Note:
1. Et tellement anachronique en apparence, que, jusqu'aux travaux de Ph. Stern et de Gilberte de Coral-Rémusat (à partir de 1927), on a cru le Banteai Srei de style tardif, alors qu'il relève du plus ancien (il est daté de 967). Le même évolutionnisme esthétique fit croire un temps au style primitif du Bayon, alors qu'il est le dernier édifice construit à Angkor.
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Lorsqu'en 1850, le  P. Bouillevaux, suivi de peu par Henri Mouhot, puis en 1866 par la Mission Doudart de Lagrée, pénétra dans l'ombre bleue d'Angkor, on peut dire que s'ouvrit une ère nouvelle, sinon dans l'histoire du peuple khmer, du moins dans la connaissance que nous en avons, et dans la cohésion reconstituée d'un passé sans égal.

        Non que le site d'Angkor ait jamais été totalement ignoré : dès après son abandon, il demeure — ou redevient très vite — un lieu de culte et de pèlerinage ; défrichages et restaurations y sont même entrepris au XVIe siècle ; des voyageurs hispano-portugais ont vu la ville, que certains supposent avoir été construite par Alexandre le Grand, voire par les Romains... (1). A qui donc imputer une aussi rigoureuse ordonnance de construction ?   L'émerveillement   des   Cambod giens n'est pas moindre, qui ont perdu jusqu'au souvenir du génie de leur race.

        Si le développement de l'épigraphie khmère, au début de ce siècle, a permis de tisser à nouveau le canevas de l'histoire — et celui de l'histoire de l'art — un fossé subsiste, inexpliqué, entre l'histoire des inscriptions et celle des Annales. Entre l'âge angkorien et l'âge post-angkorien. Pas de lien apparent, en ce milieu du XIVe siècle, entre les grandes dynasties de la forêt et ce roi d'extraction potagère, Nippean Bat, spontanément issu d'une histoire désormais sans passé. On a parlé de cataclysmes naturels, dont ni le sol ni les récits ne laissent apercevoir la trace. La jolie légende du « Roi des concombres doux » donne une indication curieuse : y aurait-il eu intrusion, dans la succession dynastique, d'une lignée samré, c'est-à-dire «barbare», au sens où l'entend la terminologie chinoise ?

        Quoi qu'il en soit, il s'agit ici, pour l'essentiel, de situer l'art khmer dans un temps qui s'achève avant même celui des témoins épigraphiques.

                                                                             
*
                                                            *    *


          C'est au début de l'ère chrétienne qu'apparaît à notre horizon historique le royaume hindouisé du Fou-nan, dont nous ne connaissons, en fait, pas beaucoup plus que l'appellation chinoise. Ce mot ne serait autre, selon George Coedès2, que la sinisation du mot cambodgien bhnam = phnom, « montagne »), ce dont on apercevra plus loin les incidences. La capitale de ce royaume apparemment prospère, Vyâdhapura, était implantée à proximité du Ba Phnom, colline située entre les localités actuelles de Banam et de Kompong Trabek, au sud-est de Phnom Penh. Au nord, entre Khong et Takhek, s'étendait une principauté vassale appelée Tchen-la, ou Kambujâ, dont la capitale était établie aux environs de Bassac, dans le Laos méridional. Vers 550 de notre ère, les princes Çreshthavarman, puis Bhavavarman, se déclarent indépendants et entreprennent la conquête du Fou-nan ; leurs successeurs l'achèvent au début du VIIe siècle : le Cambodge est né. Sa nouvelle capitale, Ishanapura, est fondée par Ishanavarman I à Sambor Prei Kuk, dans la province de Kompong Thom.

            Mr. Coedès remarque que l’histoire du Cambodge est dominée par un antagonisme nord-sud dont l'axe est la chaîne des Dangrêk. En fait, lorsque cette rivalité aura trouvé sa solution dans une scission définitive — avant même qu'elle ne l'ait trouvée —, les drames de l'histoire khmère se dérouleront sur un axe est-ouest3 : telle est la servitude d'une terre de passage qui, lorsqu'elle ne produira plus une sève assez puissante pour les digérer, devra maintenir l'équilibre entre des voisins trop vivaces : les Thais d'une part, les Chams, puis les Vietnamiens de l'autre.

            Au VIIIe siècle, la barrière des Dangrêk se dresse   à   nouveau   dans   des   circonstances   très obscures : le Cambodge est divisé en un royaume de Terre (le Moyen et le Bas-Laos actuels, ainsi que   la   région   d'Ubon,   en   Thailand),   et   un royaume de l'Eau (à peu près le Cambodge et le Sud-Viêtnam d'aujourd'hui), le second subissant diverses invasions venues des mers du Sud,  et devenant le vassal de Java. C'est de Java pourtant qu'un prince, vaguement apparenté aux familles régnantes du Tchen-la d'Eau, revient dans son pays, en proclame l'indépendance et en rétablit l'unité (802). Ainsi s'ouvre le règne de Jayavarman II,   le   roi   aux   cinq   capitales.   Des   cinq (Indrapura, Kuti, Hariharâlaya, Amarendrapura, Mahendraparvata),   la  première  porte  le  même nom que la capitale chame de la même époque située à Tra-Kiêu ; mais la dernière est sans doute la plus étonnante : dressée au sommet du Phnom Kulên,  elle est le théâtre de l'initiation solennelle du souverain, selon un rituel auquel nous aurons  l'occasion  de  revenir.   Puis Jayavarman redescend pour mourir à Hariharâlaya, où son neveu bâtira, en 881, le plus ancien sans doute des « temples-montagnes », le Bakong. Vers 900, Yashovarman I  accomplit une autre tâche majeure : la construction de la première grande ville carrée, centrée sur le Phnom Bakheng, Yashodharapura, dont le site et la forme demeureront ceux de la cité royale pendant plus de cinq siècles, compte non tenu du bref intermède de Koh Ker (921-944). On peut d'ailleurs supposer de celui-ci qu'il est un intermède politique — même s'il a d'autres implications — car le règne de Jayavarman IV, roi de Koh Ker, chevauche, autant qu'on le sache, sur ceux de ses deux neveux, rois d'Angkor.

            En 1002, le Cambodge passe sous l'autorité d'un souverain d'origine étrangère, probablement malaise : Sûryavarman I. On notera que cette dynastie nouvelle, qui couvre la plus grande partie du XIe siècle, a, comme toutes les autres, le souci d'une continuité qu'elle manifeste jusque dans les noms de règne de ses souverains. Son fondateur annexe au royaume le pays mon de Dvâravati, au sud-est du Siam.

            En 1080, l'aventurier qui deviendra Jayavarman VI — mais qui, apparenté à la dynastie ancienne, n'est peut-être que le restaurateur de la légitimité — reconstitue à son profit une principauté autonome au nord des Dangrêk, et finit par s'installer à Angkor. Son descendant Sûryavarnam II, bâtisseur d'Angkor Vat et conquérant audacieux, s'allie d'abord aux Chams contre le Dai-Viêt4 puis, se retournant contre ses alliés, annexe une partie du Champa. Mais ce triomphe est de courte durée : une attaque surprise des Chams, venus par le Mékong et le Grand Lac, aboutit en 1177 à la prise et au pillage de la cité royale, alors occupée par l'usurpateur Tribhuva nâdityavarman. Le futur Jayavarman VII qui, depuis quinze ans, « attendait le moment propice», engage le combat, chasse les occupants, est intronisé en 1181 : alors commence le règne le plus fastueux et le plus glorieux de l'histoire khmère. Bâtisseur infatigable, Jayavarman reconstruit la ville royale en la centrant sur le Bayon, temple consacré au Bouddhisme mahâyâniste nouvellement officialisé, comme sont bouddhistes les nombreux édifices religieux dus au même souverain (Prah Khan, Ta Prohm, Ta Som, Banteai Kdei, Neak Pean...) ; il couvre en outre le royaume d'un réseau de cent deux hôpitaux et de cent vingt et un gîtes d'étape : car ce munificent autocrate, assurent les stèles de fondation, « souffrait des maladies de ses sujets plus que des siennes propres : car c'est la douleur publique qui fait la douleur des rois, et non leur propre douleur...» Dès 1190, Jayavarman écrase le Champa et le rend étroitement dépendant, tandis qu'il recule les frontières du Cambodge jusqu'au nord-Laos et, dit-on, jusqu'en Birmanie et en Malaisie.

          Si Jayavarman VII est le plus grand, il est aussi le dernier des rois bâtisseurs. Son successeur perd le Champa en 1220. La prodigieuse exaltation architecturale du règne a, tout autant que les guerres, épuisé l'énergie du pays. C'est un feu d'artifice inachevé, en outre mêlé de cendres. Et puis voici qu'apparaît à l'ouest un envahisseur inédit, et particulièrement ambitieux : le peuple thai. En 1296, le voyageur chinois Tcheou Ta-kouan trouve les traces de sa première incursion dévastatrice5. En ce temps, les fastes angkoriens n'ont pas cessé. Ils se survivent. Mais les liens du présent et du passé se distendent. Quant à l'art khmer, les grandes pages de son histoire ont définitivement été tournées. C'est la fin d'un âge qui plongeait ses racines dans la légende .



Notes:

1. Cf. Angkor et le Cambodge au XVIe siècle, d'après les sources portugaises et espagnoles, par B.P. Groslier             (Paris, 1958).

2  Cf. notamment   Les   Etats   hindouisés   d'Indochine   et d'Indonésie (Paris, 1964). Les fouilles du port                 d'Oc-eo ont révélé l'existence d'échanges entre le Fou-nan et le monde méditerranéen
.
3. On sait que cet axe dramatique n'a pas cessé, hélas ! d'être fréquenté de nos jours.

4. Dénomination contemporaine du Viêt-nam .

5. Les Mémoires sur les coutumes du Cambodge de Tcheou Ta-kouan, traduits et présentés par Paul Pelliot
    (Paris, 1951).
CHAPITRE 1

PRÉSENCE HISTORIQUE
D'ANGKOR
CHAPITRE 2

STRUCTURE DU SITE
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Si l'étude archéologique d'Angkor est pratiquement achevée, si l'épigraphie a permis l'établissement d'un schéma historique cohérent, il faut bien convenir que l'étude symbolique de ce prodigieux ensemble architectural n'est même pas esquissée, si ce n'est par les remarques fragmentaires de quelques savants perspicaces. Telle est pourtant la clef d'une véritable «Voie royale». Nous ne prétendons pas mener à bien cette étude en un cadre aussi limité, mais présenter un certain nombre d'observations sur la structure du site, les éléments architecturaux et l'iconographie, ces derniers s'insérant aisément dans le contexte de l'expression traditionnelle hindoue.

         On a coutume de s'étonner, lorsqu'on examine l'histoire du Cambodge ancien, qu'une capitale ait pu être fondée à Koh Ker, région de brousse écartée, stérile et privée d'eau ; une autre à Basan, d'où la cour fut chassée au bout de quelques mois par la crue saisonnière du Mékong. C'est croire bien légèrement à la naïveté deJayavarman IV, de Ponhea Yat et des brahmanes qui les entouraient. Si, d'ailleurs, le site géographique de Phnom Penh est par excellence celui d'une capitale, la chose est beaucoup moins évidente lorsqu'il s'agit d'Angkor : l'accès par voie d'eau y est possible, mais peu commode ; la fertilité du sol est surtout celle qu'ont créée les travaux hydrauliques colossaux des rois khmers. Les coordonnées du site et les raisons de son choix doivent donc être d'une autre nature.

         A propos de Koh Ker, par exemple, on observe que cette ville est rigoureusement équidistante de deux autres sites importants de l'histoire khmère : Lingapura (Vat Phu, au sud-Laos), et Shambupura (Sambor, sur le Mékong), cette distance étant en outre égale à celle de Shambhupura à Vyadhapura (Ba Phnom), autre ancienne capitale founanaise ; que Koh Ker est équidistant du beau temple escarpé de Prah Vihear, dans les Dangrêk, et du Bakong, au site de Roluôs ; du temple de Beng Mealea et du Prah Khan de Kompong Svay, sites d'importance majeure ; qu'un cercle tracé depuis Ishanapura (Sambor Prei Kuk), ancienne capitale du Fou-nan, et passant par Koh Ker, passe aussi par Beng Mealea, Basan, et par les environs immédiats de Shambhupura... Ce n'est là qu'un exemple, à tout le moins insolite.

        Si nous nous limitons à la région d'Angkor, les constatations de ce genre sont pratiquement inépuisables, et leur seule énumération fastidieuse. La première remarque à formuler est que, limitée au nord-est par la chaîne bleue du Phnom Kulên, au sommet de laquelle Jayavarman II fonda Mahendraparvata, l'uniforme plaine angkorienne est ponctuée par trois collines d'altitude inégale : le Phnom Bakheng, centre de Yashodharapura, le premier Angkor, le Phnom Bok et le Phnom Krom, couronnés de temples dédiés à la Trîmûrti, où Shiva occupe la position centrale. Ce qui apparaît déterminant à deux points de vue : en raison du lien symbolique de la montagne avec le pouvoir royal (nous l'examinerons en un chapitre prochain) ; en raison de la véritable géométrie sacrée dont ces trois sommets paraissent bien constituer les clés providentielles.

        Constatation remarquable en effet : ils forment entre eux un triangle isocèle approché dont le Phnom Bakheng est le sommet, et dont les dimensions semblent bien être à la base de la structure d'ensemble du groupe architectural. Si nous complétons en outre le dispositif en utilisant le Bakong, première « montagne artificielle » connue, comme un quatrième sommet, il apparaît aussitôt que les triangles Phnom Krom — Phnom Bakheng — Bakong et Phnom Bakheng — Phnom Bok — Bakong sont isocèles. En outre, la diagonale du Bakong prolonge exactement celle d'Angkor Thom, et se continue vers le lointain temple de Banteai Chmar : cet axe passe donc par le Bayon, mais aussi par le Baphuon, qui sont les «tours d'or», ou «montagnes d'or», respectives du troisième et du second Angkor... Il est en outre perpendiculaire à l'axe Phnom Krom — Phnom Bok, lequel se prolonge vers une autre colline naturelle, le Phnom Sandak, site de la ville antique de Shivapura. Des cercles successivement tracés à partir de chacun des quatre sommets, et passant par l'un des autres, recoupent une impressionnante série de monuments et de points remarquables que nous n'énumèrerons pas ici1.

         L'examen des axes directionnels amène une autre série de constatations : le grand axe Phnom Krom — Phnom  Bok — Phnom Sandak (axe naturel, rappelons-le) est exactement orienté sud-ouest - nord-est, l'axe Bakong — Bayon — Banteai Chmar (axe construit) étant bien entendu sud-est - nord-ouest. Les parallèles à ces deux axes, passant par d'autres points remarquables, constituent un véritable quadrillage incliné de 45° par rapport aux directions cardinales. On peut en outre établir un second système de quadrillage incliné, celui-là, de 30°, les deux dispositifs ayant en commun un triangle isocèle dont Angkor Vat et deux autres temples constituent les sommets, et autour duquel paraît s'effectuer la rotation. Il faudrait ajouter — mais ce n'est pas le lieu d'y insister — que les mailles de ces extraordinaires tissages architecturaux de l'espace sont basées sur des dimensions à normes fixes.

          Si nous n'avons pas la prétention de donner de cette moisson de remarques — et il ne s'agit ici que d'un très bref résumé, au demeurant fragmentaire — une explication décisive, il n'en paraît pas moins opportun de formuler, dès à présent, quelques observations : la première estque l'hypothèse d'une triangulation purement géométrique du site apparaîtrait inutile et chronologiquement absurde ; la seconde est que, par contre, l'existence de vestiges antérieurs sur la plupart des sites construits laisse supposer la prédétermination géomantique, ou plus sûrement astronomique des emplacements, à la faveur d'une situation géographique privilégiée. Nous connaissons l'existence d'astrologues de cour, et l'utilisation du gnomon par les architectes, selon les règles établies par les Shilpa-shâstra de l'Inde. Il y a plus.
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Notes:

     1. Notons pourtant que le Phnom Krom est exactement équidistant du Phnom Bakheng et du
         Prasat Ak Yom, centre probable d'Amarendrapura, l'une des capitales de Jayavarman II.